Comme le poète
20/08/2012 14:33 par livresentete
Comme le poète
Je me crois capable d’oser
Marcher sur les sentiers
De la vie, de l’inconnu
Et les rendre praticables.
Seule la confiance
Et l’estime de soi
M’en rendent qualifié,
Propre à me réaliser.
J’ai l’œil américain
Et bien d’autres talents
Utiles à la survie
Entre les mains.
La magie me manque.
Enfant je jouais
Dans l’eau de pluie,
Dans des trous d’eau,
Nu pieds ou pieds nus
Selon les âges.
Chaque moment de joie,
De plaisir était magique.
J’ai besoin d’affronter
Ma réalité
Telle qu’elle est,
Qu’elle m’apparaît
Pour augmenter mon bonheur
Au quotidien comme l’enfant
De jadis que je suis déjà.
Je n’ai désormais d’autre loi
Que mon propre bénéfice
Et mon propre plaisir.
Ma vie est un égoïsme parfait,
À l’état pur par la magie
De l’enfant retrouvé en moi.
Plus un adulte est nerveux,
Moins il est heureux
Et moins on le respecte.
La raison immédiate
C’est qu’il nous stresse
Pense l’enfant en moi.
Je sais maintenant
Que les larmes
Sont une forme d’acceptation
D’une réalité qui m’échappe
Et me bouleverse.
La ressemblance m’aidait
À vivre avec mes yeux d’enfant.
C’est en exagérant les différences,
En liant la forme et le contenu
Que j’impose une unité
À mon expérience personnelle,
À un semblant d’ordre
Dans ma vie de tous les jours.
Je dois me chercher
Pour me retrouver enfin.
Si je suis celui qui aime l’argent,
Je serai bloqué par l’argent.
Si je suis celui qui aime le sexe,
Je serai bloqué par le sexe.
Toi tu t’aimes trop
Donc tu te bloques toi-même,
Disait le sage chinois de mon âge.
Si je n’ai pas le dernier mot,
C’est la vie qui l’aura
Ou tout l’amour que tu as en toi.
Je veux me nourrir
De fleurs, d’animaux,
De sourires magiques.
Si le savoir consiste
À rabaisser les autres
Au ras du sol,
Je n’en veux pas.
Je veux des histoires inventées,
Des voyages imaginaires,
Des rencontres heureuses
Faites d’éclats de rire
D’admiration, d’émerveillement,
De pâmoison, de ravissement.
Je veux me taire pour écouter
Les enfants raconter leurs rêves,
Leurs projets, leur joie de vivre,
Inventer leur vie de lumière.
La vie ce n’est pas ce que l’on pense
Mais ce que l’on vit.
La vie ce n’est pas ce que l’ont vit
Mais ce que l’on pense.
Tu as un choix à faire
Si possible avec tes yeux d’enfant.
Gilles Lagrois, Auclair, Québec, 31 mai 2012
Cesser de regarder en arrière,
Oublier le passé, la maladie
Dont je n’y peux plus rien changer
Car ce qui m’est arrivé
Relève du passé et assez subi.
Aspirer au plaisir,
Au bonheur du moment
Car il est rare et agréable à vivre.
Il est souvent présent,
Il suffit de savoir regarder.
Viendront bien assez vite
Les tracas, les idées noires
Et la douleur accablante.
Malgré mon état physique
Je peux créer du bonheur
Autour de moi,
Apporter le sourire et la joie.
Trouver le plaisir de vivre
Dans les gestes simples
De la vie quotidienne.
Regarder les autres s’éclater
Et leur faire partager
Mon plaisir et ma joie d’exister.
Chaque jour doit receler
Un moment intense,
Un bonheur inattendu
Qui adoucira les douleurs
Et les maux de la vie.
Il suffit de le provoquer,
D’en être ébloui
Par sa douceur.
Je dois me transformer
En colombe ou en tourterelle triste
Qui roucoule en cherchant
Sa nourriture en solitaire
Car ainsi va sa vie.
Si je n’ai pas d’attente
Et moins d’exigences
Je risque d’être moins déçu
Par les turpitudes
Que me réserve souvent
Ma vie au quotidien.
Je peux éblouir
Par mon regard,
Par ma beauté,
Par mon sourire
Ou par mon intensité
Et mon charme de vivant,
Heureux de chaque moment
Avec toi qui est aussi éclatant
Que la fleur au printemps
Car l’été est déjà pour le suivant.
Je ne veux pas me voir
Dans un miroir
Je veux sentir de la joie
Et du plaisir en moi.
Je ne veux pas attirer,
Je veux ressentir en pensée
Que je suis réel et habité.
Je veux être beau
Comme un soleil couchant
Qui par son éclat
Apporte la joie et imprime ce moment.
Le matin je me lève
Comme le soleil lent
Qui se dévoile
Avec minutie et temps.
Je suis un soleil
Qu’il apparaisse ou pas
Il est là en mouvement.
Comme lui je me lève
Et me couche mais pas
Toujours aussi éblouissant
Et ardant par son éclat.
La lune éclaire mes nuits
Mais elle aussi change
De couleur et de forme
Comme moi de sourire,
De forme et d’humour.
J’accepte mes formes,
Vis chaque moment
Comme la pomme
Avant que l’été arrive
Et comme elle
Un éternel recommencement
De chaque moment présent
De couleur, de chaleur,
De vitalité dûe au changement.
La beauté est dans les yeux
Et l’éclat du sourire,
Complices et témoins
De ces moments
De présence et d’éblouissement.
Je suis le rythme de ma nature
J’accepte la joie et ma réalité.
Je ne peux pas
Faire mieux qu’un astre
En mouvement, en changement
Sinon par mes qualités
Et mon intensité d’aimer.
Gilles Lagrois, 12 mai 2012, Auclair, Québec
Ai-je la place du passager
Dans ma vie ?
Suis-je celui qui décide
Sinon vais-je où tu vas ?
Suis-je penseur et décideur
Ou suis-là pour vous plaire
Et vous rendre la vie agréable ?
Avec chaque personne
Je me pose la question fataliste.
Suis-je un être libre
Ou une personne manipulée ?
Pour être aimé et heureux
Je suis du même voyage
Que le guide que je me suis attitré.
Est-ce ma réalité ou vraiment moi ?
Pourtant je suis capable
De décider pour moi
Ce qui est beau, merveilleux et bon.
On voyage à deux,
Donc on décide à deux.
Je veux bien partager
Ces instants de délices
Mais je veux surtout décider
De ma part de vie personnelle.
Certains choix me sont imposés
Par un médecin, un spécialiste,
Un comptable ou un consultant.
Mais les autres sélections me reviennent
Entièrement et quotidiennement.
La beauté passe
La gentillesse reste.
Qui se considère vraiment beau ?
Qui se considère vraiment gentil ?
Qui se considère les deux à la fois ?
Parfois dans des situations laborieuses
Je me dis : »Je vais l’avoir par le moral. »
J’avoue qu’en général cela fonctionne,
À condition d’entretenir le moral.
Je comprends de plus en plus
Ce que c’est que de vivre avec la douleur
Quotidenne et intense par moment.
Je puise en moi compétence et pouvoir
Mais où est la limite ?
Quand sera l’abandon momentané ?
Sans désirer la résignation
Il faut aussi se reposer
Du moins rechercher le calme
Et le point de moins de douleur.
Je crois au pouvoir de l’esprit
Sur les capacités du corps.
Je sais la vie belle et magique.
Dans chaque instant
Je le recherche et l’atteins parfois.
Le principal est dans la détermination
Et l’abandon de soi dans l’esprit
Libre et voyageur du moment.
Je veux croire en la beauté de la vie
Dans ses merveilles, ses charmes, ses éclats.
Il suffit de pouvoir regarder et le voir
Dans ses créations, ses apparitions
Sinon par l’imagination volontaire.
Je veux le voir et le ressentir
Car la vie est là autour de moi
Présente, magnifique, féérique
Éclatante par sa vivacité et sa fraîcheur.
Le monde est merveilleux
Tout est dans les yeux,
Tout est dans le regard,
On l’apprend tous, tôt ou tard.
Je l’ai écrit et je le pense encore.
Du voyeur je suis devenu observateur.
J’ai en moi ce pouvoir magnifique
De voir les beautés autour de moi,
De les contempler, de les savourer.
Seul je marche plus vite,
Mais à deux, on marche plus loin.
Le temps n’existe pas,
Le moment présent est mon seul bien.
Les moments perdus ou oubliés
Sont remplacés par les moments gagnés.
On n’a pas le dernier mot,
C’est la vie qu’il l’a
Et c’est bien ainsi.
Gilles Lagrois, Auclair, Québec, 6 juin 2012
Patrick SÜSKIND
LE PIGEON, Fayard, 1987, 111 pages
Le Pigeon est un bon conte philosophique sur la survie, la solitude imposée par le sort, la vie, le rejet, la survivance difficile et psychologique d’un solitaire.
Gilles Lagrois, Auclair, Québec
Pour en savoir davantage:
« "Lorsque lui arriva cette histoire de pigeon qui, du jour au lendemain, bouleversa son existence, Jonathan Noël avait déjà dépassé la cinquantaine, il avait derrière lui une période d'une bonne vingtaine d'années qui n'avait pas été marquée par le moindre événement, et jamais il n'aurait escompté que pût lui arriver rien de notable sauf de mourir un jour. Et cela lui convenait tout à fait. Car il n'aimait pas les événements, et il avait une véritable horreur de ceux qui ébranlaient son équilibre intérieur et chamboulaient l'ordonnance de sa vie."
Qu'est-ce qu'un "événement" ?
Que se passe-t-il, en somme, quand "il se passe quelque chose" dans la vie d'un homme ?
Tel est au fond le sujet, étonnamment simple et profond, de ce nouveau conte philosophique et cocasse de l'auteur du "Parfum".
Patrick Süskind est né en 1949 à Ambach, en Bavière. Il a fait des études littéraires à Munich et à Aix-en-Provence et exerce le métier de scénariste. Outre "Le parfum", best-seller mondial, il a écrit une pièce de théâtre à un personnage, "La contrebasse". » www.babelio.com
« L'enfance de Jonathan Noël est parcourue d'événements tragiques. Ses parents ont été déportés et lui-même a dû fuir et se cacher pour échapper à son funeste destin.
Envoyé faire la guerre en Indochine, trahi par une femme partie convoler avec un Tunisien, autant de traumatismes qui pousseront Jonathan Noël à s'exiler du monde. "De toutes ces péripéties, Jonathan Noël tira la conclusion qu'on ne pouvait se fier aux humains et qu'on ne saurait vivre en paix qu'en les tenant à l'écart."
Ainsi il prit la décision de tout quitter et partit pour Paris où il eut la chance de trouver un travail de vigile dans une banque et loua une minuscule chambre de bonne dans les combles d'un immeuble bourgeois.
Sa vie ainsi réglée ne laissa désormais plus de place à l'imprévu. Les jours se suivaient identiques à eux-mêmes et Jonathan Noël put enfin jouir du bonheur d'être seul, à l'abri du monde, à l'abri de l'autre.
Jusqu'au jour où... il se retrouva nez à nez avec un Pigeon, un matin, alors qu'il sortait de sa chambre pour se rendre aux commodités. Et cet événement, ce non-événement, va être le grain de sable qui enrayera une machine huilée depuis plus d'une vingtaine d'années.
Le Pigeon est un conte philosophique, une parabole. le texte est court, sa lecture est facile, le récit fluide. Néanmoins au travers d'événements d'une absurdité confondante il soulève des questionnements d'une grande complexité.
En premier lieu le livre démarre sur un paradoxe, une énigme, Jonathan Noël et sa famille sont victimes de la persécution nazie, mais à aucun moment il n'est donné de détails sur ses origines ni sur les raisons de cette déportation. Il est donc naturel de penser que Jonathan Noël est juif, Jonathan est un nom hébreu signifiant "don de Dieu", mais pourtant Noël n'est en aucun cas un nom à connotation juive. Bien au contraire, Noël est indubitablement lié au Christ et au christianisme ! Ce paradoxe de départ est un mystère, en tout cas il a pour intérêt de situer le récit dans le domaine de la fable et du conte et oriente d'emblée le lecteur sur la thématique du sacré, ou tout du moins d'une certaine a-sacralité. La chambre de bonne dans laquelle il vit pourrait s'apparenter à une cellule monacale, c'est un espace sécuritaire, et c'est aussi la métaphore de son enveloppe corporelle.
Thématique du sacré que l'on retrouve à travers l'évocation qui est faite du Pigeon. Jonathan Noël le perçoit comme un monstre. Cet animal est à ses yeux la personnification du mal, du démon qu'il faut fuir et combattre, c'est la synthèse de toutes les ignominies humaines. Le Pigeon n'est pas ce nuisible urbain, mais c'est le dragon de l'apocalypse.
"Il était posé devant sa porte, à moins de vingt centimètres du seuil, dans la lueur blafarde du petit matin qui filtrait par la fenêtre. Il avait ses pattes rouges et crochues plantées dans le carrelage sang de boeuf du couloir, et son plumage lisse était d'un gris de plomb: Le Pigeon. Il avait penché sa tête de côté et fixait Jonathan de son oeil gauche. Cet oeil, un petit disque rond, brun avec un point noir au centre, était effrayant à voir. Il était fixé comme un bouton cousu sur le plumage de la tête, il était dépourvu de cils et de sourcils, il était tout nu et impudemment tourné vers l'extérieur, et monstrueusement ouvert; mais en même temps il y avait là, dans cet œil, une sorte de sournoiserie retenue; et, en même temps encore, il ne semblait être ni sournois, ni ouvert, mais tout simplement sans vie, comme l'objectif d'une caméra qui avale toute la lumière extérieure et ne laisse passer aucun rayon en provenance de son intérieur. Il n'y avait pas d'éclat, pas de lueur dans cet oeil, pas la moindre étincelle de vie. C'était un œil sans regard. Et il fixait Jonathan."
La seconde thématique récurrente de ce conte est l'œil et Süskind, alors qu'il avait traité le sens de l'odorat dans "Le Parfum" s'attelle ici à celui de la vue. En effet quand vous vous êtes à ce point retiré du monde et des autres et que vous avez passé votre vie à vous soustraire à leur influence, il est difficile de se soustraire à leur image. A plusieurs endroits du conte est donc fait référence à l'œil, l'œil du Pigeon, petit (l'œil de la bête, l'œil sournois, l'œil de la perversion), l'œil de la couturière grossie par ses lunettes (l'œil sécuritaire, l'œil charitable, l'œil de la bonté), l'œil, les yeux de Jonathan Noël (mince paroi entre lui et le monde extérieur, une ouverture sur les autres, objets de sa souffrance).
La troisième thématique notable est celle de l'excrément. Voyez la scène très imagée du clochard déféquant entre deux voitures. A plusieurs endroits du conte l'auteur montre les angoisses issues de la relation de Jonathan Noël avec ses propres déjections et les productions de son corps. Sa relation avec l'urine, la matière fécale, le vomi, ce sont ce qui le rattache avec le monde réel et ce à quoi il ne peut se soustraire. C'est ce qui est identique à l'animal, à la bête, au monstre, au mal, ce qui fait que jamais il ne pourra être cette évanescence qu'il convoite, cet individu vierge de toutes souillures.
Ainsi ce petit recueil qui n'a l'air de rien est riche, très riche et en le lisant il m'a rappelé le travail et les écrits de George Bataille. Notamment "Histoire de l'oeil", où il est raconté les pérégrinations pornographiques de trois personnages. Dans cet ouvrage, où les perversions et les violences sexuelles s'égrainent comme on égrainerait un chapelet de ses prières, se développe les même thèmes à savoir le sacré par la voie du blasphème ; l'œil, les yeux et par extrapolation l'œuf ; les déjections corporelles, l'urine, la matière fécale, le lait, le sperme.
D'un côté nous avons Süskind et Jonathan Noël qui considère la vie comme une aventure risquée à laquelle il faut se soustraire, qui est terrorisé par la violence et qui n'aspire qu'à la protection et à la sécurité, et de l'autre nous avons George Bataille et ses anti-héros qui face au même constat ont choisit le cheminement inverse celui de la transgression et de la perversion.
L'un et autre sont complémentaires. L'un se nourrit de l'autre et ils ne sont pas si étrangers... » www.babelio.com
LE PIGEON, Fayard, 1987, 111 pages
Le Pigeon est un bon conte philosophe sur la survie, la solitude imposée par le sort, la vie, le rejet, la survivance difficile et psychologique d’un solitaire.
Gilles Lagrois, Auclair, Québec
« "Lorsque lui arriva cette histoire de pigeon qui, du jour au lendemain, bouleversa son existence, Jonathan Noël avait déjà dépassé la cinquantaine, il avait derrière lui une période d'une bonne vingtaine d'années qui n'avait pas été marquée par le moindre événement, et jamais il n'aurait escompté que pût lui arriver rien de notable sauf de mourir un jour. Et cela lui convenait tout à fait. Car il n'aimait pas les événements, et il avait une véritable horreur de ceux qui ébranlaient son équilibre intérieur et chamboulaient l'ordonnance de sa vie."
Qu'est-ce qu'un "événement" ?
Que se passe-t-il, en somme, quand "il se passe quelque chose" dans la vie d'un homme ?
Tel est au fond le sujet, étonnamment simple et profond, de ce nouveau conte philosophique et cocasse de l'auteur du "Parfum".
Patrick Süskind est né en 1949 à Ambach, en Bavière. Il a fait des études littéraires à Munich et à Aix-en-Provence et exerce le métier de scénariste. Outre "Le parfum", best-seller mondial, il a écrit une pièce de théâtre à un personnage, "La contrebasse". » www.babelio.com
« L'enfance de Jonathan Noël est parcourue d'événements tragiques. Ses parents ont été déportés et lui-même a dû fuir et se cacher pour échapper à son funeste destin.
Envoyé faire la guerre en Indochine, trahi par une femme partie convoler avec un Tunisien, autant de traumatismes qui pousseront Jonathan Noël à s'exiler du monde. "De toutes ces péripéties, Jonathan Noël tira la conclusion qu'on ne pouvait se fier aux humains et qu'on ne saurait vivre en paix qu'en les tenant à l'écart."
Ainsi il prit la décision de tout quitter et partit pour Paris où il eut la chance de trouver un travail de vigile dans une banque et loua une minuscule chambre de bonne dans les combles d'un immeuble bourgeois.
Sa vie ainsi réglée ne laissa désormais plus de place à l'imprévu. Les jours se suivaient identiques à eux-mêmes et Jonathan Noël put enfin jouir du bonheur d'être seul, à l'abri du monde, à l'abri de l'autre.
Jusqu'au jour où... il se retrouva nez à nez avec un Pigeon, un matin, alors qu'il sortait de sa chambre pour se rendre aux commodités. Et cet événement, ce non-événement, va être le grain de sable qui enrayera une machine huilée depuis plus d'une vingtaine d'années.
Le Pigeon est un conte philosophique, une parabole. le texte est court, sa lecture est facile, le récit fluide. Néanmoins au travers d'événements d'une absurdité confondante il soulève des questionnements d'une grande complexité.
En premier lieu le livre démarre sur un paradoxe, une énigme, Jonathan Noël et sa famille sont victimes de la persécution nazie, mais à aucun moment il n'est donné de détails sur ses origines ni sur les raisons de cette déportation. Il est donc naturel de penser que Jonathan Noël est juif, Jonathan est un nom hébreu signifiant "don de Dieu", mais pourtant Noël n'est en aucun cas un nom à connotation juive. Bien au contraire, Noël est indubitablement lié au Christ et au christianisme ! Ce paradoxe de départ est un mystère, en tout cas il a pour intérêt de situer le récit dans le domaine de la fable et du conte et oriente d'emblée le lecteur sur la thématique du sacré, ou tout du moins d'une certaine a-sacralité. La chambre de bonne dans laquelle il vit pourrait s'apparenter à une cellule monacale, c'est un espace sécuritaire, et c'est aussi la métaphore de son enveloppe corporelle.
Thématique du sacré que l'on retrouve à travers l'évocation qui est faite du Pigeon. Jonathan Noël le perçoit comme un monstre. Cet animal est à ses yeux la personnification du mal, du démon qu'il faut fuir et combattre, c'est la synthèse de toutes les ignominies humaines. Le Pigeon n'est pas ce nuisible urbain, mais c'est le dragon de l'apocalypse.
"Il était posé devant sa porte, à moins de vingt centimètres du seuil, dans la lueur blafarde du petit matin qui filtrait par la fenêtre. Il avait ses pattes rouges et crochues plantées dans le carrelage sang de boeuf du couloir, et son plumage lisse était d'un gris de plomb: Le Pigeon. Il avait penché sa tête de côté et fixait Jonathan de son oeil gauche. Cet oeil, un petit disque rond, brun avec un point noir au centre, était effrayant à voir. Il était fixé comme un bouton cousu sur le plumage de la tête, il était dépourvu de cils et de sourcils, il était tout nu et impudemment tourné vers l'extérieur, et monstrueusement ouvert; mais en même temps il y avait là, dans cet œil, une sorte de sournoiserie retenue; et, en même temps encore, il ne semblait être ni sournois, ni ouvert, mais tout simplement sans vie, comme l'objectif d'une caméra qui avale toute la lumière extérieure et ne laisse passer aucun rayon en provenance de son intérieur. Il n'y avait pas d'éclat, pas de lueur dans cet oeil, pas la moindre étincelle de vie. C'était un œil sans regard. Et il fixait Jonathan."
La seconde thématique récurrente de ce conte est l'œil et Süskind, alors qu'il avait traité le sens de l'odorat dans "Le Parfum" s'attelle ici à celui de la vue. En effet quand vous vous êtes à ce point retiré du monde et des autres et que vous avez passé votre vie à vous soustraire à leur influence, il est difficile de se soustraire à leur image. A plusieurs endroits du conte est donc fait référence à l'œil, l'œil du Pigeon, petit (l'œil de la bête, l'œil sournois, l'œil de la perversion), l'œil de la couturière grossie par ses lunettes (l'œil sécuritaire, l'œil charitable, l'œil de la bonté), l'œil, les yeux de Jonathan Noël (mince paroi entre lui et le monde extérieur, une ouverture sur les autres, objets de sa souffrance).
La troisième thématique notable est celle de l'excrément. Voyez la scène très imagée du clochard déféquant entre deux voitures. A plusieurs endroits du conte l'auteur montre les angoisses issues de la relation de Jonathan Noël avec ses propres déjections et les productions de son corps. Sa relation avec l'urine, la matière fécale, le vomi, ce sont ce qui le rattache avec le monde réel et ce à quoi il ne peut se soustraire. C'est ce qui est identique à l'animal, à la bête, au monstre, au mal, ce qui fait que jamais il ne pourra être cette évanescence qu'il convoite, cet individu vierge de toutes souillures.
Ainsi ce petit recueil qui n'a l'air de rien est riche, très riche et en le lisant il m'a rappelé le travail et les écrits de George Bataille. Notamment "Histoire de l'oeil", où il est raconté les pérégrinations pornographiques de trois personnages. Dans cet ouvrage, où les perversions et les violences sexuelles s'égrainent comme on égrainerait un chapelet de ses prières, se développe les même thèmes à savoir le sacré par la voie du blasphème ; l'œil, les yeux et par extrapolation l'œuf ; les déjections corporelles, l'urine, la matière fécale, le lait, le sperme.
D'un côté nous avons Süskind et Jonathan Noël qui considère la vie comme une aventure risquée à laquelle il faut se soustraire, qui est terrorisé par la violence et qui n'aspire qu'à la protection et à la sécurité, et de l'autre nous avons George Bataille et ses anti-héros qui face au même constat ont choisit le cheminement inverse celui de la transgression et de la perversion.
L'un et autre sont complémentaires. L'un se nourrit de l'autre et ils ne sont pas si étrangers... » www.babelio.com
SAGAN Francoise
LES FAUX-FUYANTS, Julliard, 1991, 243 pages
Roman très réussi de Françoise Sagan. On y retrouve un style plein d’humour, de mots pittoresques autant de la campagne que de saveur parisienne. Un roman avec des personnages très attachants de la classe bourgeoise et d’authentiques paysans attachés à leur campagne et à leur façon de vivre.
J’ai passé passé de très moments de lecture en lisant ce roman qui m’a plu, touché et fait rire tout au long de cette aventure. J’ai découvert une Sagan pleine d’humour nous présentant maintes situations cocasses, drôles à se bidonner. À lire sans faute et sans regret.
Gilles Lagrois, Auclair, Québec
Pour en savoir davantage :
« Ils sont quatre, tardivement lancés sur la route de l'exode en cette mi-juin 40. Quatre fleurons du Tout-Paris occupés à cancaner et à déguster leur foie gras dans une Chenard et Walcker rutilante qui, l'année dernière encore, remportait le Grand Prix de l'Élégance Sportive à Deauville. Quatre? Non, cinq avec le chauffeur. On oublie toujours les domestiques. Mais voilà que celui-ci a l'inconvenance de se faire étourdiment tuer par un Stuka de passage, laissant ses employeurs hébétés devant leur limousine fumante.
Le beau paysan qui les ramasse dans sa carriole tirée par deux percherons, pour les ramener dans sa ferme que sa mère régente d'une main de fer, a quelques arrière-pensées dont la nature n'est pas exclusivement salace. Si les appas de Luce chatouillent son regard, il évalue aussi de l'œil les biceps de son amant...Les femmes culbutées dans le foin ou pataugeant dans la gadoue du poulailler ? Les hommes assaillis par le crétin du village ou transpirant aux champs ?....
Ce que la grande Françoise Sagan, avec ce regard sarcastique et tendre qu'elle porte depuis Bonjour tristesse sur la nature humaine, tire de cette situation, c'est une vraie comédie, irrésistible de verve brillante et de gaieté. Elle nous fait, dans cette période sombre, le cadeau inespéré d'un roman qui arrachera aux lecteurs les plus déprimés par quelques événements récents des accès de fou rire. »
« Juin 1940.
Quatre mondains à bord d'une voiture de luxe fuient Paris pour rejoindre Madrid. A bord, Luce, jeune épouse délaissée par son riche mari ; Bruno, son gigolo du moment ; Diane, riche mondaine d'un certain âge ; et Loïc, diplomate supposément homosexuel.
En ce lendemain d'Armistice, des milliers de Français, comme eux, veulent gagner la zone libre au plus vite. Alors que leur convoi finit par se retrouver immobilisé sur les routes de l'exode, quelque part en Beauce, ils se font mitrailler par la flotte aérienne allemande.
La menace éloignée, chacun sort de sa stupeur et revient à la réalité. La voiture des Parisiens est hors d'usage. Pire encore, Jean, leur chauffeur, est tombé sous les balles ennemies… ce qui les place dans un drôle d'embarras. Évidemment, c'est triste pour ce pauvre Jean, mais que vont-ils devenir, perdus sur cette route, livrés à eux-mêmes parmi la populace ?
Alors qu'ils en sont toujours à se demander comment ils vont se sortir de ce pétrin, un jeune paysan qui passait par-là dans sa charrette leur propose le gîte, le temps pour eux de trouver un autre moyen de se rendre à Madrid.
À la ferme, ils découvrent un monde rustique qui leur était jusque-là inconnu, habitués qu'ils sont des ors des salons de la capitale
Peu habitués au confort rustique de la ferme, les quatre compagnons vont devoir changer leurs (mauvaises) habitudes, se lever au chant du coq. Ils vont découvrir la valeur du labeur et du couvert dûment gagné. Les femmes devront nourrir la basse-cour sans craindre d'abimer leurs toilettes, tandis que les hommes troqueront la limousine pour la moissonneuse.
De tout ce que j'ai lu jusqu'ici de Françoise Sagan, Les faux-fuyants est un roman à part, qui s'inscrit dans une veine comique peu habituelle chez l'auteur.
Le procédé utilisé ici n'est pas nouveau : placer des personnages dans un environnement à l'opposé de celui dans lequel ils évoluent et dont ils ignorent les usages et coutumes. Ce choc des cultures devient alors matière à tensions et à quiproquos.
Sous couvert de la comédie, Sagan dénonce le snobisme des mondains oisifs en les frottant à des paysans droits, sans artifices, qui ne craignent pas de retrousser leurs manches. Elle se moque de leur ignorance, de leur condescendance et de leurs airs supérieurs ; et condamne du même coup la comédie des apparences.
Au contact des paysans, loin du regard de la société parisienne, les mondains vont dévoiler un autre aspect de leur personnalité ; certains prenant même plaisir à leur nouvelle condition pourtant inconfortable. Dans ces circonstances inhabituelles, ils vont vivre des situations autrement plus exaltantes et enrichissantes qu'en fréquentant la jet-set.
A l'exception du gigolo, qui persistera dans son attitude méprisante et hautaine, cette expérience permettra à nos bourgeois de prendre conscience de la vanité du jeu des apparences dont ils sont prisonniers à Paris.
Pourtant, sitôt le dos tourné à la ferme, chacun s'empressera de revêtir à nouveau le costume de la suffisance qui lui colle à la peau.
S'il est moins subtilement ironique que ses autres romans de Sagan, Les faux-fuyants n'en demeure pas moins un récit caustique et souvent drôle. »www.babelio.com
HARRIS Thomas
HANNIBAL, Albin Michel, 2000, 562 pages
Roman du genre grands frissions-thriller très bien écrit, un style classique, profilé, recherché pour ses qualités d’écriture. Les personnages sont amplifiés, remarquables, correspondants aux fonctions qui leur sont attribuées : ils ont du caractère, de la classe, de la profondeur et de l’endurance par leur personnalité éclatée. Un roman qui a du mordant, de la magnificience, de l’éclat par l’auteur « Du silence des agneaux ».
Gilles Lagrois, Auclair, Québec
Pour en savoir davantage :
« Le talent de Harris dépasse, et de beaucoup, la force de son noir imaginaire, de son implacable sens de l’intrigue. À l’inverse de beaucoup des maîtres du suspense anglo-saxons, Harris sait écrire. Et il ne manque pas d’humour…Sous le masque du thriller, ce livre est aussi, bien sûr, une réflexion sur la nature et les origines de la folie, du vice, du Mal…Lisez, dévorez ce gros pavé bien saignant. Vous ne vous en mordrez pas les doigts. » Olivier Le Naire, L’Express
Résumé :
« Sept ans ont passé depuis Le Silence des agneaux. Depuis, Hannibal Lecter vit sous nom d’emprunt à Florence, en Italie, où le faux docteur, vrai serial killer, mène la grande vie. Sur ses traces, Clarice Sterling, agent modèle du FBI. Mais elle n’est pas la seule à le pister : Mason Verger, une des premières victimes d’Hannibal Lecter, attend sa vengeance. La lutte peut-elle être égale entre cet homme cloué à son lit d’hôpital, accroché à son respirateur artificiel, qui tente de tirer parti de toutes les potentialités d’Internet pour mener sa traque, et le redoutable Lecter ? »
www.jetulis.wordpress.com
GERMAIN Georges-Hébert
LA FUREUR ET L’ENCHANTEMENT, roman, Libre Expression, 2010, 498 pages
Roman à base historique relatant une période importante dans la lutte patriotique des Canadiens-Français revendiquant des droits exclusifs hors de la juridiction des Anglais riches, puissants et dominants au gouvernement du Québec.
Le style journalistique et descriptif en fait un roman captivant bien documenté. Des relents d’Histoire nous parviennent, nous touchent profondément car il s’agit des nos ancêtres immédiats.
Nous faisons connaissance avec les Patriotes de 1837-38-39 qui furent durement malménés par les Seigneurs propriétaires français, les députés et ministres anglophones.
Nous passons de bons moments avec notre histoire, des personnages attachants et représentatifs de notre culture de toutes les classes sociales de cette époque significative.
Gilles Lagrois, Auclair, Québec
Pour en savoir davantage :
« Dans un roman d’aventures au souffle épique, Georges-Hébert Germain fait revivre une époque où le Bas-Canada était comme le Far West du Nord: une société en devenir, ambitieuse, instable, parfois violente, et souvent impitoyable.
La fureur et l’enchantement raconte les aventures palpitantes d’un héros plutôt attachant, François Simard, un bûcheron itinérant, coureur des bois et de jupons de La Malbaie.
À travers ses péripéties, Georges-Hébert Germain dresse une fresque panoramique de ce qu’était la vie quotidienne, ainsi que les enjeux économiques, politiques et culturels de cette époque particulièrement turbulente de notre histoire: les années 1830.
La Conquête datait déjà de plus de 70 ans. Le deal que fut la Confédération, qui définit le Canada, n’arriverait pas avant une quarantaine d’années encore. Les années 1830 étaient celles du rapport Durham, préconisant l’assimilation des Canadiens, celles de la Révolte des Patriotes réclamant un gouvernement plus démocratique de la colonie.
Ce furent aussi des années de saccages écologiques: destruction des troupeaux de bisons des Prairies, des grandes forêts de pins blancs et de bouleaux de la vallée du Saint-Laurent.
IMPECCABLE
Germain est un érudit des moeurs de cette époque qui l’intéressent depuis longtemps. Il sait exactement ce que les gens savaient à cette époque, comment ils vivaient, pensaient, se déplaçaient, comment ils faisaient les choses de la vie quotidienne et même les mots qu’ils utilisaient.
À LIRE ÉGALEMENT
Son récit est impeccable et captivant de réalisme.
Le coeur du récit est le suivant: comment des gens de La Malbaie, à l’étroit sur leurs terres, ont fondé une compagnie financée par William Price, le magnat de la forêt de Québec, pour aller couper du bois au Saguenay, alors un domaine vierge occupé par les «sauvages» et contrôlé par la Compagnie de la Baie d’Hudson, avec l’idée de s’emparer des lieux pour les coloniser.
Price les manipule pour qu’ils fassent faillite afin de récupérer les fruits de leur travail. Il leur engage des concurrents qui feront tout pour les faire échouer. Les Autochtones se révoltent et partent sur le sentier de la guerre.
VIE QUOTIDIENNE
Ce roman d’envergure se déroule dans la vie quotidienne, en canot, en raquettes dans la neige, ou à voile sur le Saguenay, dans l’environnement physique, économique, politique, hostile du temps.
Le roman est écrit au passé simple, une forme classique de récit, malheureusement négligée de nos jours. L’écriture de Germain est fluide, précise et efficace dans ses descriptions des travaux et des batailles. Elle devient souvent lyrique dans celles de la nature et des sentiments.
La fureur et l’enchantement est un projet ambitieux, remarquablement bien exécuté. »
www.fr.canoe.ca
CAPUTO Philip
CLANDESTIN, le cherche midi, 2012, 732 pages
Bon roman d’action du genre polar comptant des policiers, des soldats, des détectives, des espions, des contrebandiers, des trafiquants, des députés, des avocats et …des clandestins. Une bonne brique qui nous tient en haleine pendant un certain temps car l’action ne manque pas : elle se déroule aux frontières du Mexique et de l’Arizona, États-Unis. Nous apprenons des mots espagnols courants et significatifs dans le secteur des passeurs et nous voyageons à travers ces deux pays voisins et convoités pour ses activitées économiques.
Gilles Lagrois, Auclair, Québec
Pour en savoir davantage :
« Gil Castle, homme d'affaires new-yorkais, ne se remet pas de la disparition brutale de sa femme. Après une longue dépression, il décide de tout abandonner pour s'installer seul avec son chien en Arizona, dans une petite bicoque perdue au milieu des terres familiales, près du ranch de son cousin. Là, à quelques encablures de la frontière mexicaine, il commence peu à peu une nouvelle vie, s'enivrant le jour de la beauté des paysages, lisant Sénèque la nuit. Mais, en recueillant un immigré clandestin, rescapé d'un deal de drogue ayant mal tourné, il va faire connaissance avec la face obscure de la frontière, celle qui, depuis des générations, pèse sur sa famille. Et avec l'apparition d'Yvonne Menendez, figure haute en couleur d'un cartel mexicain, le passé et le présent ne vont pas tarder à converger vers un final étourdissant. Philip Caputo, prix Pulitzer pour Rumeur de guerre, nous donne avec Clandestin son grand roman américain et son livre le plus poignant. Cette fresque pleine de bruit et de fureur brosse le portrait sans concession de deux grandes obsessions américaines : la violence et la frontière, à travers une passionnante méditation sur la nature, l'identité et les racines. » www.babelio.com
« Gil Castle, riche homme d'affaires new yorkais, a perdu sa femme le 11 septembre 2001 et n'arrive pas à remonter la pente. Il accepte l'invitation de ses cousins Erskine propriétaires d'un ranch en Arizona, près de la frontière mexicaine.
Il lit la consolation à Marcia, de Sénèque, chasse avec son chien et continue son deuil. Un jour, il découvre un immigrant Clandestin en piteux état. Et même si au départ "il se considérait comme un spectateur du théâtre de la vie, éloigné de la marche des événements aussi bien grands que petits", il ne peut s'empêcher de se sentir concerné. Il sympathise avec Tessa, une propriétaire du voisinage et petit à petit l'ours plongé dans le chagrin évolue vers une timide guérison."On apprend à vivre avec, comme on apprend à vivre avec un membre en moins. On a toujours conscience de l'absence, mais on continue. Voilà où j'en suis arrivé au cours de ces six derniers mois. J'ai appris qu'il était possible de continuer."
Mais le roman n'est pas que cette histoire de deuil pourtant fort réussie et racontée avec sensibilité et justesse.
La frontière, malgré les efforts des deux états concernés, est poreuse et laisse passer drogue et immigrants Clandestins. Fédéraux, police, armée, narcotrafiquants, passeurs, tout se monde se connaît et les agents doubles ou triples sont légion, jouant "à la fois les hors-la-loi et les représentants de l'ordre". Les renseignements s'échangent, les faveurs aussi. Après tout, "fournir de la drogue aux Américains est l'outil de la revanche historique"(sic).
Mais le roman n'est pas que cet aperçu frappant et passionnant de l'illégalité et des destins tragiques des mules et Clandestins.
Un siècle en arrière, le grand père de Gil et de son cousin Blaine circulait librement sur ces mêmes terres coupées par une frontière à l'époque invisible, à la poursuite ou recherche de bétail, ou participant à la révolution mexicaine. Ben Erskine, un fichu personnage, violent, a marqué l'histoire du coin et les conséquences en seront tangibles jusqu'à aujourd'hui.
Un bon gros roman intelligent, passionnant, des personnages forts, au milieu d'une nature toujours présente. » www.babelio.com
« Une épopée américaine. Avec Clandestin, Philip Caputo se plonge dans un siècle d’histoire américaine, de l’avant-veille de la première guerre mondiale au lendemain des attentats du 11 septembre. Attentats au cours desquels est décédée la femme du personnage principal du livre, Gil Castle. Elle a été « atomisée ». Son corps n’a jamais été retrouvé.
Castle ne parvient pas à se remettre de cette disparition. Il entre dans une longue phase de dépression, est à deux doigts de se suicider, mais se ravise au dernier moment, le fusil en main, pour ne pas imposer cette nouvelle épreuve à ses filles.
Finalement, il plaque son boulot de grand ponte de Wall Street (mais garde quelques millions de dollars sur son compte, ce qui sera très pratique pour la suite du roman, mais qui s’avère également une facilité scénaristique certaine…) et part s’installer en Arizona, près de la frontière mexicaine, dans une cabane située sur les terres de ses cousins.
Une nouvelle vie débute, qu’il passe entre parties de chasse avec son chien et lecture de Sénèque. Petit à petit, il retrouve goût à la vie.
Un jour, Castle découvre un Mexicain à moitié mort dans un fourré. C’est un clandestin, Miguel, qui cherchait à passer la frontière pour décrocher un travail aux Etats-Unis. En cours de chemin, il s’est fait détrousser, puis s’est retrouvé pris au milieu d’une affaire de drogues.
En secourant cet homme, Castle n’imagine pas encore qu’il a mis en branle toute une mécanique qui mêlera clandestins, barons de la drogue, équipes du FBI, agents infiltrés…
Parallèlement à Castle, on suit la vie d’un de ses ancêtres, Ben Erskine, au début du vingtième siècle. Ben est un cow-boy à l’ancienne, au coup de poing facile, engoncé dans ses principes, et qui a du mal à admettre le passage d’une époque à une autre. Le monde entre dans la modernité, mais il ne peut pas, ne veut pas s’y faire.
Tous les éléments du grand roman américain sont là (époques qui se chevauchent, dimension politique, personnages happés par l’histoire, l’histoire familiale qui rejoint celle d’un pays) mais le grand roman attendu n’est pas au rendez-vous.
Le livre souffre de quelques longueurs. 700 pages, c’est sans doute un peu trop pour ce que l’auteur a à raconter. Il a souvent besoin d’un peu trop de pages pour expliquer les choses. Il a aussi tendance à lourdement insister. Il prépare ses coups à l’avance, nous prévient deux, trois, quatre fois que quelque chose va survenir, comme s’il ne faisait pas assez confiance à ses lecteurs.
Philip Caputo aborde des thématiques chères à Cormac McCarthy (d’ailleurs la quatrième de couverture nous promet que si nous aimons le grand McCarthy, on adorera Caputo…). L’histoire de Ben se déroule à peu près à la même époque que des romans comme de Si jolis chevaux ou Méridien de sang, dans les mêmes environs, cette frontière incertaine et poreuse que certains veulent franchir, que d’autres protègent. Un monde disparaît, un autre naît. Mais force est de constater qu’à côté de Cormac McCarthy, Philip Caputo fait figure d’élève sage et appliqué. Il n’y a pas la même tension dans la phrase, la même mystique, et encore moins le souffle épique.
Les personnages sont par moments trop mièvres, trop fleur bleue. Leur psychologie manque de relief. Une fois leur comportement fixé, ils ne changent pas beaucoup. Ils ont tendance à être engoncés dans le rôle et à ne pas en dévier.
L’ensemble tient néanmoins la route pendant 500 pages. L’auteur sait faire preuve d’empathie pour ses personnages, les rend attachants. Mais toute la fin fait capoter le livre. Elle ne tient absolument pas la route. Elle manque de crédibilité. L’auteur semble l’avouer lui-même, par le biais de l’un de ses personnages, lors de l’ultime page. Comme s’il était lui-même résigné, qu’il avait conscience d’être passé à côté de quelque chose.
« Ça semble un peu, vous savez, tiré par les cheveux ». » www.lacauselitteraire.fr
Yann Suty
P.D. JAMES
LA MORT S’INVITE À PEMBERLEY, Fayard, 2012, 392 pages
Un roman d’une grande qualité d’écriture dont l’action se déroule en 1803 en Angleterre à Pemberley dans le Derbyshire où les personnages principaux mènent une vie de château en tant qu’héritiers de nobles richissimes.
Ce roman est du genre polar d’époque où se côtoient serviteurs de tous les métiers et compétences et les maîtres seigneurs, leurs familles et leurs proches.
Un roman écrit dans un style descriptif approfondi et aristocratique. Un roman à la fois efficace, indulgent et généreux.
Gilles Lagrois, Auclair, Québec
Pour en savoir davantage :
« Rien ne semble devoir troubler l'existence ordonnée et protégée de Pemberley, le domaine ancestral de la famille Darcy, dans le Derbyshire, ni perturber le bonheur conjugal de la maitresse des lieux, Elizabeth Darcy. Elle est la mère de deux charmants bambins; sa soeur préférée, Jane, et son mari, Bingley, habitent à moins de trente kilomètres de là; et son père adulé, Mr Bennet, vient régulièrement en visite, attiré par l'imposante bibliothèque du château. Mais cette félicité se trouve soudain menacée lorsque, à la veille du bal d'automne, un drame contraint les Darcy à recevoir sous leur toit la jeune soeur d'Elizabeth et son mari, que leurs frasques passées ont rendu indésirables à Pemberley. Avec eux s'invitent la mort, la suspicion et la résurgence de rancunes anciennes. »
« Six ans se sont écoulés depuis le mariage de Mr Darcy avec Elizabeth Bennett. Ils vivent désormais à Pemberley, le domaine des Darcy, entourés de leurs enfants et de domestiques entièrement dévoués. Jane, la sœur d'Elizabeth, et son mari Bingley, viennent fréquemment leur rendre visite. Rien ne semble manquer à leur bonheur.
Un bonheur qui va pourtant vaciller à la veille du Bal de Lady Anne, que les époux donnent chaque année : Lydia, la sœur d'Elizabeth et l'épouse de (l'infâme!) Wickham, fait irruption chez eux hystérique, hurlant au meurtre de son mari. Darcy, accompagné de deux autres hommes, va se rendre dans les bois à la recherche du disparu. La surprise est de taille quand ils le retrouvent, les mains ensanglantées, penché au-dessus du cadavre de son meilleur ami. Le meurtre va secouer les habitants de Pemberley et les remettre devant des événements qu'ils auraient sans doute aimé oublier.
Comment refuser le plaisir de retrouver l'univers et les personnages d'Orgueil et préjugés, le chef-d'œuvre de Jane Austen? Car cette lecture est un vrai plaisir : passionnée des livres de cette auteure, P.D. James lui rend hommage avec ce roman et réussit à s'approprier la psychologie et le caractère de chacun pour leur redonner vie dans cette intrigue policière. Mieux, leur évolution semble parfaitement cohérente.
Les points de vue oscillent entre celui d'Elizabeth et celui de Darcy, même si j'ai trouvé que ce dernier tenait une plus grande place. L'écriture est fluide, agréable, et, si c'est possible, fidèle : P.D. James ne se départit pas de son propre style mais on retrouve également l'ironie subtile et élégante de Jane Austen dans ses lignes.
Néanmoins, il faut reprocher à ce pastiche quelques longueurs et quelques redondances qui viennent alourdir le propos : on a parfois le sentiment à la lecture d'avoir déjà lu un passage quelques pages auparavant. De plus, les amateurs de Romans policiers pourraient être déçus, car on ne suit pas le déroulement de l'enquête mais plutôt celui du procès. Ce qui m'a amenée à me poser cette question (restée sans réponse) : si, à n'en pas douter, les admirateurs de l'œuvre d'Austen seront enchantés par cette lecture, quelqu'un n'ayant jamais lu Orgueil et préjugés pourra-t-il y trouver lui aussi son compte?
En somme, un roman très agréable et qui restitue fidèlement l'esprit de l'œuvre d'origine, que les lecteurs assidus de Jane Austen ne devraient manquer sous aucun prétexte! »
www.babelio.com
TESSON Sylvain
DANS LES FORÊTS DE SIBÉRIE, Gallimard, 2011, 266 pages
Roman remarquable de Sylvain Tesson sur la solitude, la connaissance et l’acceptation de soi, de ses capacités, de sa volonté, du plaisir à vivre seul car pour lui « J’ai été libre car sans l’autre, la liberté ne connaît plus de limite. »
« Les théoriciens de l’écologie prônent la décroissance…nous devrions ralentir nos rythmes, simplifier nos existences, revoir à la baisse nos exigences. On peut accepter ces changements de plein gré. Demain, les crises économiques nous les imposeront. » p. 48.
« La cabane est un terrain parfait pour bâtir une vie sur les fondations de la sobriété luxueuse…La sobriété de l’ermite est de ne pas s’encombrer d’objets ni de semblables. De se déshabituer de ses anciens besoins. » p.48
« Le luxe de l’ermite, c’est la beauté. Son regard, où qu’il se pose, découvre une absolue splendeur » p. 49
« L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. Je suis libre parce que mes jours le sont. » p. 72
« Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. » Rainer Maria Rilke
« Le ton sur lequel nous parlons au monde est celui qu’il emploi avec nous. »
« Être heureux c’est savoir qu’on l’est. » p. 223
« Les livres sont plus secourables que la psychanalyse. Ils disent tout, mieux que la vie. Il est faible de cacher ce que l’on ressent. »
« Il y a une jouissance à tenir en ordre son intérieur. » p. 166
Ses textes sont touchants par leur profondeur, leur vérité, leur authenticité pour chacun.
À travers l’auteur il y une part de nous, de la vie, de la recherche de la connaissance de notre rôle dans cette vie passagère. Un roman remarquable à conserver, à relire pour y découvrir, retenir et appliquer ces perles de beauté, de plaisirde vivre seul.
Gilles Lagrois, Auclair, Québec
Pour en savoir davantage :
Par Jérôme Dupuis (L'Express), publié le
26/08/2011 à 08:00
Sylvain Tesson est parti s'isoler six mois en Sibérie. Il en ressort un récit sur la condition humaine et la civilisation.
« Il est ressorti du supermarché d'Irkoutsk avec six Caddie pleins à ras bord de pâtes. A rajouté quelques caisses de vodka, des boîtes de cigares, une hache, une chignole à glace, des fusées anti-ours et une malle de livres - Giono, Jünger, Conrad... Six jours plus tard, un vieux camion russe le laisse, lui et son chargement, devant une petite cabane au bord du lac Baïkal. Il fait - 32 °C, le premier voisin est à cinq heures de marche. Sylvain Tesson va vivre six mois (février-juillet 2010) au milieu de cette solitude glacée. Dans les forêts de Sibérie est le journal de cette réclusion volontaire.
Oui, Sylvain Tesson, l'homme aux Vibram de vent, l'infatigable arpenteur du désert de Gobi et des cols tibétains, peut-être le plus brillant de nos écrivains voyageurs, a choisi la sédentarité : un univers de 3 mètres sur 3, où une fenêtre remplace la télévision et dont le poêle constitue le centre vital. Eloge de la routine : on casse du bois, on pêche l'omble, on guette l'ours. Mais, surtout, refus de la civilisation des villes, dont notre Walden sous Smirnoff offre, en contrepoint, un tableau effrayant : "Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus cher que l'or, écrit-il. Sur une Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est l'eldorado."
La visite d'un Sibérien lâchant inlassablement "Putain de bite !", les moustaches d'un phoque ou une sortie en patins à glace viennent parfois briser cette délicieuse solitude. Fidèle au "never complain" de Peter Fleming, son lointain prédécesseur en équipées tatares, Tesson a l'élégance de ne jamais se plaindre du froid ou de la fatigue, lors de ses sorties en kayak ou de ses ascensions aux confins de son domaine. C'est qu'il est tout à sa vie intérieure, tiraillé entre hédonisme dionysiaque, panthéisme et doute métaphysique : "Qui suis-je ? s'interroge-t-il. Un couard qui s'alcoolise en silence pour ne pas risquer d'assister au spectacle de son temps ni de croiser sa conscience faisant les cent pas sur la grève."
"Rien ne me manque de ma vie d'avant. Rien"
Ah, la vodka ! On saura gré à Sylvain Tesson de rompre avec le politiquement correct et le prêchi-prêcha à la Thoreau qui dégoulinent si souvent des récits de voyage. Non, l'auteur du Petit Traité sur l'immensité du monde ne carbure pas au jus de carotte bio. Tout comme, dans un autre registre, il avoue cruellement : "Rien ne me manque de ma vie d'avant. Rien. Ni mes biens, ni les miens." A-t-il pour autant trouvé le bonheur dans sa "loge de concierge sur la taïga" ? Des moments de bonheur, oui. C'est déjà énorme.
Au-delà de l'expérience, c'est aussi par le style que Dans les forêts de Sibérie se distingue. Rien d'incongru à ce que ce récit paraisse sous la couverture blanche de Gallimard. Géographe littéraire, Sylvain Tesson excelle à restituer l'intensité de son voyage immobile à coups de formules : "La fuite est le nom que les gens ensablés dans les fondrières de l'habitude donnent à l'élan vital", etc. Au risque, peut-être, d'abuser de ce qu'il appelle lui-même ses "aphorismes de sous-préfecture". On a parfois l'impression qu'à vouloir enfermer le Baïkal dans le carcan oraculaire, il laisse en chemin un peu de la liberté déliée qui, parfois, sied à la rêverie du promeneur solitaire. Il n'empêche : on se régale à lire ce croisement entre Jean-Jacques Rousseau et Bear Grylls, le héros survivaliste de la série télé culte Man versus Wild. Un croisement détonant comme une vodka par - 32 °C. »
www.lexpress.fr.